![]() | Jacques WEBER
|
En quoi le fait de parler de biodiversité plutôt que de nature a-t-il modifié le mode d’appréhension de cette question au niveau du lien entre sciences et décision publique ?
La biodiversité est aujourd’hui au centre des discours sur la conservation de la nature. Pourquoi parle-t-on plutôt de la biodiversité que de la nature ? Pour moi, la nature est une projection de l’ordre social sur le milieu environnant. Sa signification diffère entre les sociétés, les géographies et le temps. Elle n’est pas la même en Afrique subsaharienne et en Europe. Le concept de biodiversité est différent. Il est plus concret dans sa signification en faisant référence explicitement à tout l’ensemble des écosystèmes, des espèces et des gènes. Il a bouleversé l’organisation spatiale et la gestion des ressources naturelles renouvelables. S’il est devenu le mot clé dans les discours, son application dans les politiques publiques est encore modeste. C’est presque uniquement dans la gestion des aires protégées qu’on est passé du discours à l’acte en ce qui concerne la mise en œuvre de la Convention internationale sur la biodiversité. Le défi d’aujourd’hui est donc d’insérer la biodiversité dans l’espace occupé par les humains – en premier lieu dans l’agriculture mais aussi dans les villes et leurs périphéries. Des tentatives ont été faites par exemple dans la planification urbaine à New York, à São Paulo, à Shanghai, à Athènes et en région parisienne. Ces évolutions suggèrent pour moi que la biodiversité aura bientôt atteint le même niveau d’attention et de préoccupation que le changement climatique – principalement parce que c’est aujourd’hui que les humains se rendent compte que la perte de la biodiversité a des conséquences vitales pour eux-mêmes.
Comment cela se traduit-il au niveau des outils de politiques publiques, nationaux et internationaux?
Des avancées scientifiques en écologie et en économie, notamment les recherches interdisciplinaires promues par les groupes de travail internationaux Diversitas ou Resilience Alliance, ont permis une meilleure compréhension des écosystèmes et des services que les humains en retirent : purification de l’air et de l’eau, fourniture de produits et de services gratuits. Ces travaux ont également contribué à une amélioration des méthodes d’évaluation économique des services rendus par les écosystèmes. Ils ont aussi influencé les paradigmes de conservation.
Comment la biodiversité doit-elle être intégrée dans les stratégies économiques de développement?
Le lien entre biodiversité et développement économique est et va rester conflictuel tant que nous continuerons avec une approche utilitariste de la nature. Pour la majorité d’entre nous, la nature est au service des humains et du bien-être humain. Tout se passe comme s’il y avait une dichotomie entre «nous» (les humains) et le reste (les « choses ») dont la nature. Nous nous voyons en position de domination par rapport aux non-humains, c’est-à-dire le reste des êtres vivants. Mais c’est une erreur fondamentale !